La
question des comportements tabagiques a longtemps été abordée
sous un angle individuel. La quasi-totalité de
la littérature scientifique consacrée à la
dépendance au tabac évoquait ainsi
des déterminants biologiques ou psychologiques.
Ceci allait dans le sens de la définition
de l'Organisation Mondiale de la Santé de
1975, selon laquelle la dépendance résulte
de l'interaction d'un produit avec un organisme vivant.
Il est aujourd'hui clairement admis que le tabagisme
ne se réduit pas à un strict rapport
addictif entre un organisme et une substance : si
la dépendance est un phénomène
pharmacologique, les comportements tabagiques sont également
liés au contexte social dans lequel évoluent
les individus. Celui-ci peut être décliné à diverses échelles
:
– au niveau micro : position sociale (médiatisée
par le niveau d'éducation, la catégorie
socioprofessionnelle, le revenu, l'accès à différentes
formes de capital…)
– au niveau méso : famille, groupe de pairs, école,
environnement de travail, voisinage
– au niveau macro : politiques publiques, messages
des médias, acceptabilité sociale du
tabagisme
Ces différents éléments sont
susceptibles d'influer sur les choix de consommation
individuels à des degrés divers. Ils
peuvent bien évidemment produire des signaux
contradictoires auxquels l'individu sera plus ou
moins sensible selon ses caractéristiques,
sa situation actuelle, mais aussi son histoire antérieure.
De ce fait, il est nécessaire d'étudier
les comportements tabagiques dans une perspective
dynamique. La ''carrière'' d'un fumeur, qui
commence par l'initiation au tabac et se poursuit
par une consommation régulière, peut
en effet être marquée par des tentatives
d'arrêt, des rechutes, des évolutions
du niveau de consommation. La ''carrière''
est le résultat d'un processus d'apprentissage
social (Howard S. Becker, Outsiders), qui comprend
plusieurs étapes : le fumeur s’initie à une
activité ; il apprend à éprouver
les plaisirs de cette pratique ; il acquiert des
automatismes régulateurs de sa pratique pour
devenir un fumeur régulier ; sa sociabilité tend à se
restructurer ; il prend de la distance vis-à-vis
du jugement moral dépréciateur véhiculé par
la société pour préserver une
image acceptable de lui-même (''carrière
morale'') et redéfinit ainsi son identité sociale
; il modifie éventuellement ses choix de consommation
en réponse aux changements affectant le contexte
social dans lequel il est inséré.
Le projet visera à développer des
analyses sur l'influence respective des niveaux macro,
méso et micro du contexte social sur les comportements
tabagiques. Nous nous appuierons pour cela sur l'exploitation
d'enquêtes européennes et françaises.
Un de nos objectifs sera de proposer des explications
de l'inégale distribution sociale du tabagisme
et de la convergence des comportements masculins
et féminins, deux tendances fortes observées
actuellement dans les sociétés européennes.
Des analyses menées sur des enquêtes
longitudinales viseront également à étudier
les parcours de vie des fumeurs.
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