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Anne-Sophie
Cousteaux

  annesophie.cousteaux@sciences-po.fr
Tél. 01 45 49 72 73
Ingénieur d'études au CDSP (FNSP/CNRS)

« La construction sociale du masculin et du féminin au prisme des inégalités de santé et de mortalité »

Directeur : Alain Chenu
Sujet de la thèse
 

Domaines de recherche
– Sociologie de la santé
– Sociologie du genre et des rapports sociaux de sexe
– Stratification sociale et inégalités
– Sociologie quantitative, outils et méthodes statistiques en sociologie

S’inscrivant dans la continuité des sociologues américains, la sociologie de la santé en France, marquée par une méthodologie qualitative, se consacre essentiellement à l’organisation hospitalière, aux relations médecins-patient, à la profession médicale et à la représentation sociale de la maladie. La dimension sociale de la santé, proclamée dans la définition de l’OMS, apparaît pourtant clairement dans l’existence avérée de gradients sociaux, dans les variations d’écarts d’espérance de vie entre catégories sociales ou entre hommes et femmes selon les périodes, les pays et les âges de la vie. Mais l’étude des inégalités sociales de santé, par une approche quantitative, a largement été délaissée à d’autres disciplines, que ce soit à la démographie dont l’objectif reste essentiellement descriptif, à l’économie qui dans une perspective classique de l’offre et de la demande s’intéresse par exemple davantage aux inégalités sociales de recours aux soins qu’aux inégalités d’état de santé à proprement parler, et à l’épidémiologie dont le paradigme conduit souvent dans sa logique prédictive à la seule recherche des multiples facteurs de risque. Cette absence dans le champ sociologique est d’autant plus étonnante que la santé est un prisme d’étude de la société présent dès les origines de la discipline. En effet, Durkheim choisit le suicide, acte profondément individuel, pour en démontrer son caractère social. Or, en tant que cause de décès et expression d’une détresse, d’une souffrance, le suicide relève de la santé, entendue au sens large, recouvrant à la fois la mortalité et la morbidité dans ses dimensions physique et mentale. Par son étude fondatrice, Durkheim suggère donc une perspective sociologique dans laquelle les questions de santé peuvent être abordées. Les inégalités sociales de santé sont certainement moins un objet d’étude privilégié pour la sociologie qu’un prisme de lecture de la société, et notamment des inégalités sociales qui la traversent. C’est l’hypothèse formulée par Pierre Aïach quand il écrit : « l’approche des inégalités sociales de santé peut s’avérer une voie extrêmement fructueuse pour comprendre la société d’aujourd’hui, en particulier sous l’angle des grands groupes sociaux qui la structurent » (1997, p.71).

La santé, en mettant en évidence des paradoxes qui interrogent la domination masculine, peut notamment se révéler un prisme pertinent de lecture des rapports sociaux de sexe. Si le gradient de mortalité suit effectivement la hiérarchie sociale, les cadres supérieurs ayant une espérance de vie plus longue que les ouvriers, c’est en revanche le sexe « faible » qui connaît la plus grande longévité. De même, les hommes se suicident plus que les femmes. Ces faits laisseraient à penser que les femmes tirent en quelque sorte avantage de leur place secondaire dans la société. Ils sont néanmoins contrebalancés par la plus forte morbidité des femmes. Mais cette non-congruence entre mortalité masculine et morbidité féminine a souvent conduit à une naturalisation des sexes, mettant en doute les déclarations des femmes, jugées plus fragiles et plus enclines à exprimer leur fragilité. En s’inspirant de la sociologie anglo-saxonne dans ce domaine, il paraît clair que l’enjeu est de passer d’une sociologie des hommes appliquée aux femmes et d’une sociologie des femmes oubliant les hommes à une sociologie comparative des hommes et des femmes recherchant à la fois les similarités et les différences de genre. Le questionnement des ces paradoxes apparents s’organise autour de deux axes centraux : l’ampleur des inégalités sociales devant la santé et l’existence de protections spécifiques. Plusieurs enquêtes sont mobilisées : l’Echantillon démographique permanent (Insee), la série des enquêtes Santé (Insee) et le Baromètre Santé (Inpes).

La moindre ampleur des inégalités sociales de santé et de mortalité chez les femmes semble un constat relativement bien établi, même si elle ne résiste pas toujours au changement de mesure de la position sociale (par le diplôme ou par le catégorie socioprofessionnelle du conjoint). Au travers de la mortalité, de la santé perçue, des maladies chroniques et des incapacités, il s’agit donc d’abord d’étudier dans quelle mesure la prise en compte des spécificités de la population féminine dans les sphères professionnelle et familiale permet d’améliorer notre compréhension des inégalités sociales de santé chez les femmes, comparativement aux hommes. Notre étude préalable de la structure sociale au travers des associations conjugales met en évidence que même si les hiérarchies masculine et féminine sont relativement similaires, contrairement aux hommes, la profession ne saurait être un critère suffisant pour définir la position sociale des femmes. Il apparaît notamment qu’en comparant des populations comparables, telles que les actifs à temps complet, les gradients sociaux de santé ont une ampleur équivalente chez les hommes et les femmes. La prise en compte du temps de travail est effectivement essentielle dans la mesure où les femmes ayant choisi de travailler à temps partiel sont significativement en meilleure santé que celles à temps partiel subi. Dans une perspective temporelle, la dégradation progressive de l’état de santé des femmes inactives, en lien avec l’effet de sélection des travailleurs sur leur état de santé existant fortement chez les hommes, met en évidence la modification de la place des femmes dans la société au fur et à mesure du développement de leur activité professionnelle.

Parmi les protections spécifiques dont bénéficieraient les femmes, nous pensons immédiatement aux comportements genrés face à la santé, que ce soit les comportements à risque ou le recours aux soins. Même si la perspective temporelle souligne des rapprochements entre hommes et femmes, dans quelle mesure peut-on parler de « masculinisation » des comportements féminins et de « féminisation » des comportements masculins ? Enfin, des expressions, telles que le suicide, le risque suicidaire, la dépression et l’alcoolisme, permettent de mettre en avant le caractère fondamentalement genré du mal-être. En raison de la socialisation différentielle, des places assignées et des rôles attribués aux deux sexes, l’écart des taux de suicide masculin et féminin provient sans doute davantage du fait que chaque sexe a sa propre façon d’exprimer son mal-être. Ces différentes expressions du mal-être conduisent également à reconsidérer les conclusions relatives à la protection familiale tirées du seul suicide. Par exemple, l’idée des qualités préservatives associées à la plus forte intégration produite par les enfants ne résiste pas à l’examen des autres indicateurs dans la mesure où si leur présence dans le foyer semble bien occulter la voie suicidaire, elle peut néanmoins être source de mal-être pour les mères. Enfin, au regard de la santé, la dégradation de l’état de santé des divorcés apparaît particulièrement marquée chez les femmes.

La conclusion qui se dessine confirmerait donc l’hypothèse formulée par Annandale et Hunt (2000) « So while we may witnessing emerging patterns of equality between some men and women, this is accompanied by intensified forms of inequality between women (and presumably also between men).»